Notes sur Husserl

8 juin 2000

Selon Husserl, le noyau de la conscience est une structure noético-noématique. Du côté intérieur, en amont du noyau de la conscience, l'influx noétique (l'intuition par exemple) jaillit de la source donatrice originaire. On pourrait dire poétiquement que la noèse, d'un autre niveau de réalité que le niveau humain du noème, appartient à l'espace purement intérieur, à l'espace métaphysique du regard transcendantal, du regard du regard ou encore, dirait Kierkegaard, de l'intériorité de l'intériorité. Du côté du noyau tourné vers l'extérieur, l'influx noématique est pour ainsi dire le prolongement de l'influx noétique à travers la conscience ; c'est le regard de la conscience, c'est la visée de la conscience vers l'image de l'objet qu'elle voit et qu'elle se voit voir quand, faisant instantanément retour sur elle-même, elle est en même temps consciente d'elle-même. C'est dire que l'éveil de la conscience noématique signifie qu'elle est in vivo consciente de son essence noétique et par là même de la Présence transcendantale de sa propre source. Cette structure noético-noématique est immanente à la conscience, elle est la vie même de la conscience qui prend conscience d'elle-même. Un certain degré de conscience est nécessaire pour "voir" que l'image de l'objet n'est pas la propriété de l'objet, mais qu'elle est en réalité immanente à la conscience elle-même, et ce, même si l'énigme de l'objet en soi est transcendantale c'est-à-dire transcendante à la conscience elle-même puisque l'énigme échappe à sa connaissance ou, ce qui revient au même, puisque que l'énigme ultime de l'objet résiste absolument à toute connaissance rationnelle ; étant pour ainsi dire hors langage. On peut désigner par X' l'Objet transcendantal. Il faut "voir" tout aussi in vivo que sa transcendance est immanente à la conscience elle-même. Cela n'est pas démontrable mais cela peut être intimement vécu dans une évidence apodictique ne pouvant s'énoncer que d'une manière axiomatique. Bien que le mathématicien Husserl introduise une extrême rigueur au coeur de sa vision de la phénoménologie transcendantale de la conscience, il ne peut rien prouver, il témoigne du vécu de son "expérience transcendantale" pour reprendre ses propres termes, René Daumal aurait dit  : le vécu de sa "métaphysique expérimentale". La philosophie du vécu s'éprouve et ne se prouve pas comme tend à le faire toute philosophie du concept.

Lorsque le regard noématique de la conscience se détourne de l'objet pour se tourner vers sa propre source noétique, s'interrogeant par exemple sur l'intuition qui lui est toujours donnée comme par miracle (donnée, jamais choisie), — comme "par miracle" puisque la conscience est le centre de la croix de deux niveaux de réalité, l'un physique (horizontal), l'autre métaphysique (vertical), il se voit — le regard noématique — à la fois à proximité et à distance de sa source infiniment proche infiniment lointaine. Sa source intérieure ( X ou le Sujet transcendantal, selon Husserl) lui est à la fois immanente (puisque l'influx noétique coule de source) et transcendante dans cette immanence même puisqu'elle aussi résiste absolument à toute connaissance rationnelle.

Ayant désigné par X l'énigme du Sujet transcendantal et par X' l'énigme de l'Objet transcendantal, ayant vu que tous deux (X et X') sont immanents au noyau ou à l'essence de la conscience (comme le regard est immanent au regard du regard qui le transcende), il est encore donné à la conscience éveillée-à-l'essence-d'elle-même le pouvoir de "voir" que les deux pôles Objet-Sujet ne sont qu'une seule et même énigme, une seule et même identitié infinie, sans forme et sans nom. Reste que l'on peut parler d'une double transcendance nécessairement immanente au noyau central ou à l'essence de la conscience, "l'infracassable noyau de nuit" disait André Breton, mais tout autant l'infracassable noyau de lumière. X est à X' ce que l'Ayin Soph est à Malkouth dans l'Arbre des Séphiroth. Comme le disait poétiquement Charles Duits  : "dans une perspective unitive, l'homme est une feuille de l'arbre Divinité" (CD79). Mais le mot "Divinité" lui-même doit être anéanti, oublié, aboli pour que son énigme infinie puisse être quelque peu ressentie dans l'oeil du coeur, l'oeil vertical de la conscience, ou perçue (dirait Husserl) par la conscience transcendantale qui est d'une autre nature que la conscience vigile ordinaire. L'expression husserlienne de "conscience transcendantale" sous-entend que la transcendance est immanente à la conscience éveillée que l'on peut dire surnaturelle par rapport à la conscience naturelle ou naïve. L'infini-intérieur du "Nous" est le fondement de l'intersubjectivité transcendantale des êtres et des choses. Au fond, pour nous humains plongés au coeur d'une infinité d'infinités d'énigmes, tout-absolument-tout est transcendant en regard de la visée noématique de notre conscience et, en même temps, tout-absolument-tout est immanent à son essence noétique. La transcendance immanente n'est ni un sujet ni un objet de conscience, c'est la vie énigmatique de la conscience transcendantale consciente d'elle-même à des degrés divers. Tout niveau de réalité étant immanent et transcendant au niveau de conscience qui lui correspond ou qui répond (respond) de lui — d'où la responsabilité visionnaire de la conscience —, on peut s'aventurer à dire qu'il ne peut y avoir une infinité de niveaux de réalité que s'il y a une infinité de niveaux de conscience. Ou encore que la Conscience infinie est la seule Réalité infinie... pour-nous qui ne sommes pour l'instant que d'énigmatiques étincelles de la Source Absolue.